Fabrice HODECENT - Biographe - Ecrivain de vies

Extraits

« Pourquoi vouloir raconter ma vie, du moins les six premières décennies ? Est-ce un acte qui relèverait de la prétention ou de quelque chose de cet ordre là ? Non, franchement pas, ce serait mal me connaître, et ma démarche est tout autre, beaucoup plus humble, tout à fait simple même : par ce livre de vie, je veux laisser une trace de mon existence à mes descendants, à mes enfants et aux autres, comme un héritage immatériel qui pour moi recouvre une importance certaine.

Des collines du Perche de ma douce et tendre enfance aux vicissitudes de ma vie d'adulte en terre Drouaise, j'ai jusqu'à présent vécu six décennies qui peuvent paraître banales pour tout un chacun, mais fortes et actives pour moi. De fait, il n'y a rien d'extraordinaire dans ma vie, à part le fait d'avoir toujours été animé par une forte envie d'aller toujours de l'avant, de ne pas se laisser abattre en toute circonstance, et c'est un peu de cela que j'ai envie de léguer à ma famille, à mes lecteurs, montrer qu'il est toujours possible de s'en sortir malgré les aléas de la vie, même si ce n'est pas toujours simple sur l'instant présent. Et c'est avec humilité que j'entends illustrer cela en racontant les moments heureux ou plus malheureux de mon existence, placée sous le sceau des décennies, puisque chaque changement de dizaine a été pour moi synonyme d'événements importants, graves, radicaux.

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(...) Choqué, bouleversé, au bord de l'anéantissement, Rémy, en ce jour de l'année 1981, lorsqu'il se retrouve seul avec ses deux garçons âgés de 9 et 11 ans, avec sur les bras un restaurant criblé de dettes. A 35 ans, il est dans une situation très précaire, au bord du gouffre, après une première partie de vie plutôt confortable, correspondant aux canons de l'époque : un mariage jusque-là heureux, une situation professionnelle en pleine évolution, deux enfants, une charmante fermette acheté à crédit quelques années avant le drame. Bref, depuis une décennie, tout roulait pour le mieux, comme depuis sa naissance, d'ailleurs, en 1946, dans un petit village typique du Perche Ornais.

L'année 1981 marque la première rupture de la vie jusque-là relativement insouciante de Rémy, épargné par l'existence, lui le dernier enfant d'une fratrie de huit, seul garçon parmi ses sept sœurs. Cette première faille, cette cassure, n'est que la première d'une série qui se répétera régulièrement, lors de chaque changement de décennie pour être plus précis.

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(...) La vie était dure mais plutôt heureuse, du côté de Masle, où son père Lucien avait construit son foyer, après les horreurs de la Grande Guerre et la douloureuse perte de sa première femme. Depuis 1924, lui et son épouse vivaient une existence normale, jusqu'à ce que le malheur réapparaisse avec la Seconde Guerre mondiale, comme si cela ne se terminerait jamais, comme si la vie de Lucien était marquée par le sceau du chaos, de la souffrance, à raison d'au moins un événement majeur par décennie, comme plus tard pour son fils Rémy, qui, peut-être a contrario de son père, en a lui eu pleinement conscience. Les destinées du père et du fils étaient ainsi faites qu'elles étaient en filigrane similaires, comme pour témoigner des liens étroits qui les unissaient tous deux, comme s'ils étaient chargés de réparer des fautes commises par des aïeuls ?

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(...) En attendant ces jours meilleurs, Rémy embrasse son nouveau métier avec enthousiasme, et quelque temps après son embauche il se trouve confronté à un cas de figure qui n'avait pas été évoqué lors de ses cours de vente suivis à Versailles, et pour cause ! Parmi ses activités de guichetier-démarcheur, Rémy était amené à tenir une permanence hebdomadaire à Châteauneuf-en-Thymerais, chef-lieu de canton rural situé à vingt kilomètres de Dreux, en bordure de la Beauce. Afin de satisfaire ses clients installés dans ce secteur plutôt rural, la banque proposait donc une permanence tous les mercredis matins, qui était le jour du gros marché de la semaine à Châteauneuf, afin de pourvoir effectuer des opérations courantes. Une permanence connue seulement des clients, tenue dans une pièce située au premier étage d'une habitation du centre bourg, sans aucune enseigne apparente. Une discrétion encore insuffisante, au vu de ce qui se passe lors de ce mercredi d'août, un peu plus de trois mois après l'embauche de Rémy.

Ce jour-là, il est dans le bureau avec un client, lorsque brusquement deux hommes surgissent dans la pièce. Le visage dissimulé et munis d'armes de poing (des pistolets), leurs intentions sont claires : ils veulent effectuer un retrait, à leur manière ! Il s'agit bien évidemment d'un hold-up, acte violent auquel personne n'est jamais préparé.

Rémy se souvient parfaitement de la scène qui se joue dans son bureau. Les gangsters, en braquant leurs armes, demandent fermement la caisse. Le client alors présent a la mauvaise idée de se rebeller face à cette situation, et prend un violent coup de crosse sur le crâne qui le laisse groggy. Les malfaiteurs montrent là leur détermination, et Rémy leur tend les liquidités dont il dispose. Contraint de se mettre à genoux, lui aussi prend un gros coup sur la tête et se retrouve à moitié assommé. Munis de leur butin, environ 30.000 francs de l'époque, les malfrats quittent la pièce, dévalent les escaliers et s'enfuient, disparaissant dans la nature. Une scène rapide et violente qui résonne comme une drôle d'entrée en matière dans la profession d'employé de banque, pour Rémy !

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(...) Un samedi, Rémy baguenaude rue du Dauphin, à Honfleur, et son regard est attiré par une toile exposée dans la vitrine d'une petite galerie dénommée Le divan bleu. Selon ses propres références, il a l'impression que cette peinture ressemble à celles composant l'univers artistique du grand peintre Américain Jackson Pollock, dit « Jack l'égoutteur » en référence à sa technique de création artistique. Fasciné, Rémy entend tout à coup une voix lui disant : « Mais entrez donc ! ». Il entre seul dans la galerie, son amie n'appréciant quant à elle pas du tout ce type de peinture. Il se retrouve en compagnie de l'auteur de la toile, Jean-Claude van Blime, fervent apôtre de la peinture « cosmique », qui s'inscrit en droite ligne de l'école de l'expressionnisme abstrait.

- ça vous plaît ?

- Oui, beaucoup, cela ressemble énormément à l'œuvre de Pollock.

- Vous connaissez Pollock ?

- Oui et j'aime beaucoup.

Dès lors, une forte relation naît entre les deux hommes, comme cela arrive lors de rencontres avec certaines personnes. C'est diffus, inexplicable, mais quelque chose passe et chacun le sait. Jean-Claude fait alors visiter la galerie à Rémy, qui découvre ainsi bien d'autres toiles. Privilège rare, Rémy est convié dans les appartements privés du peintre, où d'autres toiles sont accrochées aux premiers et deuxièmes étages de l'habitation, étroite mais construite en hauteur, donnant directement sur le joli petit port de plaisance de la ville. Après cette visite, les deux hommes se quittent. « Revenez quand vous voulez ! », indique Jean-Claude à son vis-à-vis.

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(...) Par ses toiles, Rémy veut exprimer tout ce qu'il a en lui, et quand ceux qui les regardent percent leur mystère, cela l'agace, l'irrite, c'est là tout le paradoxe de la situation.

Son travail, de plus en plus personnel, s'inscrit également dans l'envie de laisser une trace de sa vie, vis-à-vis de sa proche famille et de ses descendants. Il affirme toujours ne pas avoir peur de la mort et vouloir d'ici là léguer quelque chose à ses enfants, autre que matériel, un témoignage sur ce qu'il a pu être, que ce qu'il a pu ressentir à différents moments de son passage sur terre. « Je crois que laisser un peu se soi est un sentiment humain légitime. Moi, je suis le seul garçon de la famille et j'ai pu perpétuer notre nom, pour la plus grande joie de mon père. J'ai deux fils, le patronyme familial est donc conservé, sauvé, et j'ai envie de laisser autre chose, qui sera forcément bien. Pour moi, ce sera donc ma peinture, car c'est elle qui parle le mieux de moi. Je trouve que c'est une très belle trace d'existence ».

Sans forfanterie ni prétention mais avec une certaine fierté et un immense plaisir, Rémy peint, donc, des dizaines de toiles dévolues à l'art cosmique. Pour lui, le plus beau compliment qu'il a reçu émane d'un garçonnet de 6-7 ans, qui, voyant ses peintures exposées au Divan bleu, s'est exclamé : « Maman, viens voir les gribouillages comme ils sont jolis ! ».

F I N

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(...)Tampon rouge, tampon bleu, tampon rouge pour signifier le refus, tampon bleu pour indiquer l’acceptation de la « marchandise ». Comme dans un abattoir, sauf qu’en l’occurrence il s’agit d’êtres humains... Nous sommes au début des années 1970, sur la place du village marocain de Timite, perché dans la chaîne montagneuse de l’Anti-Atlas. L’embellie économique générée par les « Trente glorieuses » réclame de la main d’œuvre pour assurer les différentes productions industrielles. Le France a besoin de bras, il n’y à pas assez de main d’œuvre sur son territoire, alors elle va en chercher ailleurs, dans ses anciennes colonies ou protectorats. Ce jour-là, à Timite, le recruteur n’est autre qu’un dénommé Moura, responsable national des bassins miniers en France. Il a besoin de jeunes hommes musclés pour travailler dans les mines du Nord de la France. A l’image d’un marchand d’esclaves, il tâte les corps un à un puis choisi : tampon rouge, tampon bleu... Une scène qui choque le petit Mohamed, un des enfants du village, le second de la famille Bougafer. « Tamponnés comme de la viande ! J’ai vraiment été très choqué par cette scène, je m’en souviens parfaitement. La France avait à cette époque plus besoin de muscles que de cerveaux ! ».

            Ce douloureux souvenir lui est revenu en 1986, lors de son arrivée en France. Avec son copain d’études Mohamed Bounsir, il se rend à Douai, dans le Nord de la France, afin d’intégrer l’Ecole nationale des Techniques industrielles et des Mines, qui forme des ingénieurs généralistes en quatre années d’études. Les deux amis viennent, en effet, de réussir le concours d’entrée de cette école réputée, et c’est ainsi que Mohamed Bougafer découvre la France pour la première fois de sa vie. L’entrée en matière le plonge illico dans la réalité française, avec les remarques de deux policiers qui les « accueillent » à Orly, en ce début septembre. Les deux Marocains expliquent qu’ils viennent étudier à l’école des Mines de Douai, et l’un des fonctionnaires comprend qu’ils vont travailler dans les mines en s’exclamant « Charbonnages, charbonnages ! ». Les deux étudiants ne rectifient pas, préférant abréger cet entretien et gagner leur école. Aujourd’hui, Mohamed en rigole un peu amèrement : « Forcément, pour ces policiers habitués à recevoir de la main d’œuvre étrangère manuelle, deux Arabes ne pouvaient qu’ aller travailler dans des mines, et non étudier à l’école des Mines ! ». L’immigration choisie existait déjà à l’époque et même depuis bon nombre d’années, elle ne concernait que les muscles et non les cerveaux...

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(...)« Nous vivions vraiment en harmonie avec la nature, ce qui est toujours le cas aujourd’hui pour les habitants de ces montagnes. Il faisait chaud l’été et très très froid l’hiver, même si la neige restait sur les hauteurs. Quelle que soit la saison les nuits étaient fraîches, et le jour le soleil omniprésent », poursuit Mohamed. Lui, comme les autres enfants du village, passe ses journées à jouer, à accompagner son père ou son grand frère pour s’occuper du bétail, à s’ébattre dans la nature. « Nous n’étions pas scolarisés avant l’âge de sept ans, donc nous grandissions dans notre village. Bien-sûr, il y avait parfois quelques petites bagarres entre enfants, comme partout, mais rien de bien méchant. Nous n’avions ni jeux ni jouets, alors nous faisions des courses entre nous, de la lutte dans le sable, nous jouions avec un ballon fabriqué à l’aide de sacs et de chiffons. J’aimais aussi beaucoup garder les troupeaux de moutons et de chèvres tellement j’adorais la nature et tout ce qui en fait la beauté. Je me souviens même que parfois, inquiet du bien-être des animaux, j’en réveillais certains pour les nourrir de peur qu’ils meurent de faim ou tombent malades ! ».

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(...)Son père et son grand-frère étaient des modèles pour lui. « Chacun à leur manière, ils m’exprimaient indirectement les choses, par le biais d’actions et non de discours. Par exemple, lorsque j’accompagnais mon frère garder les bêtes, il me disait que si je ne travaillais pas à l’école, voilà l’avenir qui m’attendait. En fait, ils utilisaient des actes concrets pour me mettre des situations en évidence, sans jugement et sans menace non plus. D’ailleurs, mon père était un homme vaillant, brave, qui n’a jamais frappé ni moi ni personne d’autre. En agissant comme cela, ils m’ont montré ma voie, qui était celle des études ». Induire plutôt que contraindre, une pédagogie empirique qui a servi le jeune Mohamed, qui, comme tout enfant, avait à cœur de briller devant ses parents, de s’assurer ainsi de leur amour indéfectible. Alors il a travaillé, travaillé, travaillé, avec beaucoup de plaisir à apprendre, se sentant redevable envers sa famille, ce qui parfois l’a conduit à des excès de comportement : « J’étais quasiment toujours le premier de la classe, et lorsque parfois un autre élève me dépassait cela provoquait chez moi des grosses crises de pleurs tellement c’était insupportable... ».

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Mise à jour : 28/09/2010